De la courtisanerie

De la courtisanerie

 

Quand je pense à ces gens qui flattent le tyran pour exploiter sa tyrannie et la servitude de ses sujets, je suis presque aussi souvent ébahi de leur mauvaiseté qu’apitoyé de leur sottise.

Le laboureur et l'artisan, pour tant asservis qu'ils soient, en sont quittes en obéissant; mais le tyran voit ceux qui l'entourent, coquinant et mendiant sa faveur.

Il ne faut pas seulement qu'ils fassent ce qu'il ordonne, mais aussi qu'ils pensent ce qu'il veut, et souvent même, pour le satisfaire, qu'ils préviennent aussi ses propres désirs.

Ce n'est pas tout de lui obéir, il faut lui complaire, il faut qu'ils se rompent, se tourmentent, se tuent à traiter ses affaires et puisqu'ils ne se plaisent que de son plaisir, qu'ils sacrifient leur goût au sien, forcent leur tempérament et le dépouillant de leur naturel.

Est-ce là vivre heureusement? Est-ce même vivre? Quelle condition est plus misérable que celle de vivre ainsi n'ayant rien à soi et tenant d'un autre son aise, sa liberté, son corps et sa vie!

Les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux.

Toujours en est-il certains qui, plus fiers et mieux inspirés que les autres, sentent le poids du joug et ne peuvent s'empêcher de le secouer; qui ne se soumettent jamais à la sujétion.

Ceux-là ayant l'entendement net et l'esprit clairvoyant, ne se contentent pas, comme les ignorants encroûtés, de voir ce qui est à leurs pieds, sans regarder ni derrière, ni devant; ils rappellent au contraire les choses passées pour juger plus sainement le présent et prévoir l'avenir.

Ce sont ceux qui ayant d'eux-mêmes l'esprit droit, l'ont encore rectifié par l'étude et le savoir.

Ceux-là, quand la liberté serait entièrement perdue et bannie de ce monde, l'y ramèneraient; car la sentant vivement, l'ayant savourée et conservant son germe en leur esprit, la servitude ne pourrait jamais les séduire, pour si bien qu'on l'accoutrât.

 

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site